Philippe Favier dans son atelier de la Drôme (photo FD)

Philippe Favier dans son atelier de la Drôme (photo FD)

C’est dans son château-atelier de la Drôme que Philippe Favier m’a reçue très simplement dans sa cuisine ancienne, où trône une collection de passoires en alu des années 1940. J’apprends qu’il chine et collectionne facilement les objets. C’est sans doute par intérêt pour le passé qu’il s’est installé dans ce château renaissance situé à Château-Double, près de Peyrus dans la plaine de Valence.

Il a été infirmier psy pour payer ses études aux Beaux-Arts de St Etienne, c’ est peut-être ce qui lui donne une certaine capacité d’écoute.

Devant un café, il me parle de son côté inclassable, son insatiable curiosité, son mental toujours en mouvement, en recherche de nouveauté, il m’explique que pour faire un site sur le web, on lui a proposé cinq « entrées » et pour lui, il en fallait au moins quinze tant sa création est multiple, ses recherches multidirectionnelles.

En parcourant ses diverses expositions on y trouve des techniques et supports très différents allant de la gravure dont il tient peut-être cet amour pour le noir jusqu’à la peinture sous verre, ou aux miniatures dans des boîtes de sardines ou sur du bois, des collages à partir de gravures anciennes ou de planches présentant des leçons de choses, des grands formats jusqu’aux miniatures, de petits dessins au stylo bille, enfin tout ce qui peut éveiller son imagination et l’amener à explorer de nouveaux chemins.

Il avoue qu’après sa grande exposition rétrospective à la Bibliothèque Nationale en 2000, il s’est senti découragé et a préféré arrêter la gravure et les techniques qu’il avait pratiquées jusqu’à présent parce qu’il lui semblait qu’il ne pouvait que se répéter…

Etudiant déjà, il surprend ses professeurs par son besoin de ne pas suivre les modes et les modèles de son époque, il s’en écarte absolument pour trouver son propre chemin. Il avance sur des pistes non-tracées comme un explorateur ou un archéologue sans cesse en mouvement vers la découverte de trésors inconnus.

Je remarque que la manche de sa blouse grise est marquée de coups de pinceaux noirs et blancs. Cela me permet d’en venir à son travail.

Piquée par la curiosité de l’artiste doublée de celle de la journaliste, je demande à visiter son atelier, m’attendant à une hésitation devant la nécessité d’ouvrir ce lieu secret, cet antre intime où surgit la création qui ne doit pas être piétiné par n’importe qui. A mon grand étonnement, il acquiesce et m’entraîne dans le grand escalier aux marches usées par des siècles d’allers et venues de propriétaires divers, peut-être de soldats et de serviteurs en livrée…

Même si je ne venais pas pour le château, je ne peux m’empêcher de constater le bon état de conservation des lieux. Il m’explique qu’il n’a presque pas fait de travaux, tout était déjà dans un très bon état. Il ajoute en souriant que les poutres de son immense pièce-atelier recouvertes de peintures anciennes aux arabesques fleuries attirent parfois plus l’attention des visiteurs que ses travaux de créations suspendus aux murs…

Mon regard se pose d’abord sur les murs du fond où sont accrochées des pièces de verre à fond noir qui m’impressionnent tant elles me font penser aux plaques mortuaires des cimetières.

Pour moi c’était du verre émaillé noir comme j’en avais vu à la miroiterie où je faisais mes expériences à Montreuil ou encore comme celles des plaques du Columbarium où était gravé le nom de mon grand-père en lettres d’or. Mais il me reprend « non, c’est de la peinture noire que je pose derrière ».

Pour les gravures très fines sur la surface du verre, elles sont faites à l’acide, me précise-t-il comme pour m’étonner encore davantage. A moi de m’adapter à ces autres façons de faire et à n’avoir de références que celles du plasticien que je découvre.

C’est aussi le côté mortuaire, tout ce noir qui vient me troubler, voire me choquer. Je n’emploie jamais de couleur noire en peinture, toujours des couleurs issues des primaires. Je fabrique un gris foncé à partir des trois primaires, mais j’évite le noir avec soin la plupart du temps. J’emploie également le blanc avec parcimonie.

Je perçois avec évidence que le thème de Philippe Favier c’est la mort.

Me voici face aux crânes et aux squelettes des « vanités », vanitas vanitatum et omnia vanitas selon l’Ecclésiaste ou les memento mori (souviens-toi que tu dois mourir) des grecs et des latins. Pourtant, dans l’atelier, (les aurais-je masqués inconsciemment ?) je ne me souviens pas d’en avoir vus dans les œuvres présentes alors que l’artiste en a composé de nombreuses surtout dans l’exposition « Noir » en 2013 à la Maison Européenne de la photographie.

Au départ, j’ai surtout été attirée par les plaques de verre, puis par des cartons en cours de travail, avec des gravures ou des photos anciennes collées. La broderie noire posée sur les fonds redonne au carton une sorte de noblesse doublée d’une certaine trivialité. Car la mort pour Favier, si elle est toujours présente ou sous-jacente, n’est pas toujours lugubre ou grave, elle est aussi présentée avec légèreté et humour. Rien dans son visage au sourire malicieux de petit garçon qui vous a fait une blague, ne fait penser à une austérité puritaine ou janséniste mais plutôt au carpe diem d’Horace qui vous invite à cueillir le jour et à profiter de l’instant présent.

Peut-être, me suis-je dit, que le Noir est ici une sorte de matériau chargé de transmuter le plomb en or, comme dans « l’œuvre au noir » des alchimistes.

Sur un autre mur, une planche représentant un cochon retient mon attention, sans doute parce qu’il m’allège un peu des pensées sombres qui m’avaient assaillies plus tôt. A l’intérieur de la forme de cet animal apparaît le squelette avec des indications sur les os. Ces planches chinées dans les brocantes étaient destinées aux élèves qui n’avaient pas encore internet pour s’instruire. Ce cochon est présenté sur un fond de dentelle noire qui lui donne un côté incongru et coquin à la fois…

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Je me rapproche alors du bureau-établi, cette grande étendue de plusieurs mètres où Philippe Favier pose tous les matériaux, outils, ingrédients, objets qui vont lui servir au cours de ses créations. Je ne saurais dire s’il est fait de bois et de quelle couleur est le dessus du meuble tant il est recouvert d’objets. Je retrouve un pot de peinture noire, ce « noir poudreux » dont le peintre parle avec délectation et sensualité, car il donne un aspect velouté à son support. J’y vois toutes sortes de pots, bouteilles, boîtes, vis et clous divers, et tant d’autres qui me donnent l’impression d’une profusion, d’une abondance nécessaire dans laquelle il va plonger pour créer ses œuvres. Il faut qu’il ait tout à portée de main pour que le jaillissement de l’idée puisse se concrétiser aussitôt.

C’est alors que je me souviens de la plaque de cuivre que j’ai vue à l’entrée de la pièce et où est gravé « Favier Mercerie ». Je l’interroge, cette abondance de fils, tissus, ficelles et outils serait-elle en lien avec des parents dans la mercerie ? « Oui me dit-il, cette plaque appartenait à la Mercerie créée par mon grand-père et tenue ensuite par mes parents. J’y jouais étant enfant, d’où peut-être mon goût pour les meubles avec des tiroirs où l’on peut ranger, classer, étiqueter … Et justement, en ce moment je fais de la couture… »

Je sens que le passé le rend plus volubile et il me raconte l’histoire curieuse de cette plaque de cuivre : « c’est un ami qui l’a retrouvée dans une brocante par hasard, et me l’a rapportée à ma grande surprise ! » Cette incursion de l’enfance dans le monde d’aujourd’hui le rend joyeux, ses yeux pétillent et se plissent de plaisir. Il me montre alors cette machine fabuleuse encore glanée au fil de ses chasses aux objets, et me tend une pince à poser des rivets, trésor merveilleux dont il est fier. « Quand j’ai vu cette machine, ça m’a fait un effet, je l’ai achetée tout de suite et depuis je mets des rivets dans mon travail ». Mon regard tombe encore sur de minuscules étiquettes jaunies par le temps. Je me souviens alors en avoir vues sur certains de ses tableaux.

Etiqueter, riveter, noircir, couvrir, découper, coller, souligner, graver, tous ces gestes suivent un fil conducteur comme un fil d’Ariane qui le mène quelque part sans qu’il sache vraiment où, mais qui le fait avancer, à chaque instant, vers plus de plaisir, plus de sens, plus de vie.

Espère-t-il que ce fil lui permettra, comme Thésée, de revenir en arrière après avoir tué le monstre noir qu’est la mort ? C’est en tous cas le labyrinthe dans lequel il nous entraîne derrière lui, en suivant ses créations, pas à pas.

Si la Belgique n’était pas si loin, je serai bien allée à sa prochaine exposition de Bruxelles dont le thème est lié à Erasme (humaniste de la Renaissance et adepte aussi des memento mori) et pour laquelle il a créé le carton d’invitation à partir du détournement d’une gravure ancienne retrouvée par hasard. Dommage que j’ai manqué des expositions plus proches comme Grenoble ou Chambéry !

http://www.dda-ra.org/fr/biobiblio/FAVIER_Philippehttp://

Francoise Daudeville

oct.2015

Rencontre avec Philippe Favier, plasticien-chatelainRencontre avec Philippe Favier, plasticien-chatelain
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