L’exposition est installée pour tout l’été au Château d’Hauterives, près du Palais idéal du Facteur Cheval. Ce n’est sûrement par hasard que les œuvres du  peintre Gérard Garouste, de sa femme Elisabeth, et de David Rochline, le frère d’Elisabeth, se retrouvent dans l’undes  hauts lieux de l’Art brut[1].

C’est une grande chance que la présence dans la Drôme des oeuvres  de ce couple devenu mythique dans l’histoire de l’Art et du Design français.

Gérard Garouste, bien qu’inclassable dans le courant de l’art moderne,  est reconnu comme l’un des plus grands peintres figuratifs et symboliques depuis les années 1990 (une rétrospective lui a été consacrée au Centre Pompidou et à La Villa Médicis). Sa femme Elizabeth a longtemps fait partie des artistes en vogue  en tant qu’architecte d’intérieur et designer. Mais devant l'expansion de La Source, association créée par son mari en 1991, elle se consacre maintenant à ces structures dont  le but est la diffusion de la pratique artistique en milieu rural et auprès d’enfants en difficulté.

C’est la première fois que le couple expose ensemble. C’est une grande chance d’avoir l’occasion de rencontrer leurs œuvres venues jusqu’à nous, loin des galeries et musées parisiens.

On trouvera également au rez-de-chaussée les peintures de David Rochline, un monde magique rempli de personnages  poétiques dans les couleurs pastel de l’enfance. David a disparu en 2015, il a été photographe, peintre, illustrateur, comédien, un créateur qui refusait pourtant la reconnaissance. Dans les années 70, il était proche d’artistes comme Boltanski ou Annette Messager.

Plus loin,  on va à la rencontre des sculptures et dessins à l’encre de chine sur fond de crayons de couleurs d’Elisabeth Garouste, des personnages imaginaires, certains  peints sur métal battu qui font le lien avec le travail des enfants de la Source, présenté également dans la dernière salle. Elisabeth se sert de tous les matériaux qu’elle rencontre et qui, sous sa main, prennent soudain vie.

©Babylon Julia

A l’étage, Gérard Garouste a proposé un ensemble de peintures à l’huile sur bâches, immenses fresques de son univers fantastique et torturé. On peut aborder ce parcours du monde de l’artiste sans rien savoir de sa vie, mais sa peinture étant très symbolique et allégorique - et notre esprit très rationnel- il peut être parfois difficile de l’aborder d’emblée.

Il paraît nécessaire de connaître un peu de la vie du peintre pour ne pas reculer devant un univers sombre aux accents tragiques, quoique non dénué d’humour ou de dérision parfois. Malgré tout, il faut du temps pour apprivoiser l'oeuvre, s’approcher ensuite prudemment, et commencer à déchiffrer enfin quelques signes, comme les morceaux de phrases déposées sur les toiles qui tentent de nous guider vers l’univers intérieur du peintre.

Gérard Garouste raconte une enfance perturbée par des secrets de famille qui  le marqueront à vie, une relation tumultueuse  au père. Son père étant antisémite et collabo, il apprendra l’hébreu et se tournera vers l’étude de la Bible et du Talmud. La fortune familiale basée sur la spoliation de biens juifs durant la guerre, le fils ne choisira pas de reprendre l’entreprise familiale, mais plutôt de faire les Beaux-Arts et de se consacrer à la peinture, mode d’expression dans lequel il peut exprimer tous ses tourments, les mettant à distance un temps en les extériorisant. L’art académique, la religion dogmatique, l’enfant rebelle devenu adulte refusera tout ce qui veut tuer ou limiter son expression personnelle.

Premières crises de folie, il sera parfois interné puis reviendra chez lui entouré de sa femme, de sa famille, pour se consacrer à sa peinture qui lui permettra d’exorciser ses visions et ses moments de délires. Il s’inspire de tous les récits mythologiques, de la Bible jusqu’à Don Quichotte en passant par Tintin, dans lesquels il recontacte son histoire mais aussi toutes les vicissitudes de l’être humain. (son histoire, il la raconte dans "L'intranquille, autoprotait d'un fils, d'un peintre, d'un fou")

Dans cette salle, si on ose s’aventurer dans cet univers onirique et inquiétant dans lequel Garouste nous invite à entrer, on se sent frôlé par des êtres étranges : on y voit  son double aux membres allongés et tordus qui se débattent dans des scènes peuplées d’animaux fabuleux, de biches, d’ânes et d’indiens...

L’un des mythes de Gérard Garouste est justement celui « du classique et de l’indien », selon un rêve qu’il avait fait où un chef indien lui expliquait, la dualité des opposés,  le classique et l’indien avançant par paire sur le chemin. Le classique est l’homme supposé « normal,  le raisonnable, alors que l’indien, est celui qui suit son intuition, libéré du carcan des conventions sociales mais qui peut être  jugé comme fou.

Cette dualité Garouste la porte en lui et l’exprime à travers des scènes relatives à des expériences personnelles qui par le biais du mythe deviennent universelles…

Château d'Hauterives (26), tous les jours entrée : 3 €

Françoise Daudeville

Juin 2017


[1] Art Brut, nommé ainsi par Jean Dubuffet et désignant des œuvres originales d’auteurs autodidactes qui ne se situaient pas dans le champ de l’art académique reconnu. Au Musée de Lausanne on peut admirer des tableaux et autres productions de personnes considérées comme malades psychiques. Mais aujourd’hui le terme s’est élargi à toute œuvre spontanée qui ne se situe pas en tant qu’œuvre d’art mais le devient pourtant en entrant dans les musées.

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